Mobilisation Lycéenne : Face aux Débordements, le Maintien de L'Ordre en Question
Des lycéens, des professeurs, des proviseurs et des policiers blessés, des altercations musclées, des entrées d'établissements incendiées, des centaines de mineurs interpellés… Entamé il y a plus d'une semaine pour dénoncer les conditions de scolarité et un manque de moyens, le vaste mouvement de protestation des lycéens a été marqué par de nombreux débordements.
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Pour la seule journée du jeudi 1er octobre, 1 949 personnes ont ainsi été interpellées, selon le ministère de l'Intérieur. Au total, 170 élèves et 65 personnels de l’Éducation nationale ont été blessés ainsi que 305 policiers, gendarmes et pompiers.
Vendredi, alors que le ministre de l'Éducation nationale Édouard Geffray rencontrait associations lycéennes et de parents d'élèves, et alors que 400 établissements étaient restés fermés, la liste des incidents a continué à s'allonger. Rien qu'en Île-de-France, des incendies ont été déclarés dans des lycées à Meaux et dans les 13e et 15e arrondissements de Paris, tandis qu'un agent de la Région a été blessé dans des affrontements. Au total, 735 lycées ont été perturbés.
Accusations De Violences Policières
Pour le gouvernement, ces débordements montrent que le mouvement a opéré une "bascule", passant de simples blocages de lycées en "violences urbaines" dans tout l'Hexagone. C'est une "violence débridée", a critiqué le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez. "Aucune revendication ne peut justifier de tels actes", a abondé Édouard Geffray.
"La poule ou l’œuf ?", répond-on au sein des organisations syndicales de l'Éducation nationale, qui alertent sur de nombreuses violences subies par les élèves et certains personnels. Depuis le début de la semaine, les témoignages et les images se multiplient en effet, alertant sur des cas de violences policières dans ces manifestations.
L’un des cas les plus graves s’est déroulé mardi dans la commune de Saint-Ouen-l’Aumône, dans le Val-d’Oise, où un adolescent de 14 ans a été touché au visage par un tir tendu de grenade lacrymogène par un policier.
Le même jour, à Sevran, en Seine-Saint-Denis, plusieurs professeurs, élèves et personnels ont été blessés lors d'une charge de policiers à cheval. Selon plusieurs témoins, des parents d’élèves ont été traînés à terre pendant que des élèves ont été visés par des coups et du gaz lacrymogène. Le lendemain, à Tours, un autre adolescent a lui aussi été gravement blessé au visage, manifestement par un tir de LBD.
Outre ces trois événements qui ont donné lieu à des enquêtes ouvertes par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), une autre séquence a particulièrement marqué l'opinion publique. Elle montre une adolescente étranglée par un agent devant le lycée Leclerc Navarre à Alençon, dans l’Orne.
Qu'il s'agisse de ces cas particulièrement graves ou du niveau de confrontation global, les manifestants et les enseignants estiment ainsi que les forces de l'ordre interviennent trop vite et trop fort, a fortiori sur un public jeune. Sur les pancartes, les slogans renvoient d'ailleurs très souvent à cette confrontation : "On peut s’exprimer sans se faire gazer ?" ou encore "On demande le bac, ça nous ramène la BAC".
"Nos organisations condamnent fermement cette réponse qui confirme que ce gouvernement est aux abois, ne sachant répondre que par la violence à la colère sociale, y compris de la jeunesse", dénonce ainsi le Snes-FSU.
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"Une Violence Rarement Vue"
Mercredi 30 septembre, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a répondu à ces accusations en appelant à un "usage strictement proportionné" de la force tout en ajoutant que cela "ne doit jamais inhiber l’action pour rétablir l’ordre".
La situation est surtout très délicate à gérer, défend quant à lui Grégory Joron, secrétaire général du syndicat Unité Police. "Nous sommes dans un climat extrêmement tendu, face à des jeunes très mobiles, qui se déplacent vite, et qui sont donc difficiles à contenir dans une opération de maintien de l'ordre", détaille-t-il.
Policier depuis plus de trente ans, ce dernier témoigne par ailleurs d'une "violence rarement vue". "Les jeunes les plus mobilisés sont souvent très politisés, avec un fort ressentiment contre les figures d'autorité", poursuit-il. "Ils détestent ce que nous représentons et n'hésitent donc pas à nous prendre pour cible."
Depuis le début de la mobilisation, les forces de l'ordre ont en effet été ciblés à plusieurs reprises par les manifestants. Jeudi, "une jeune lieutenant stagiaire de la préfecture de police a été poursuivie, projetée au sol et agressée par plusieurs individus dans le 20e arrondissement de Paris", selon Laurent Nuñez. Ce vendredi, un policier a été jeté au sol et roué de coups à Belfort (Territoire de Belfort), d'après une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, confirmée par une source policière. Selon le ministre de l'Intérieur, il a été "volontairement ciblé" et a été "hospitalisé après avoir perdu connaissance".
"Alors, la réalité, c'est que nous faisons ce que nous pouvons pour agir avec discernement mais quand on voit que certains sont capables de rouer une policière de coups de pieds, d'asperger un proviseur d'essence ou d'attaquer avec des mortiers d'artifice, nous sommes obligés d'employer la force nécessaire pour les interpeller", résume Grégory Joron. "Nous ne sommes pas de la chair à canon."
Stratégie Politique
Au-delà de ces face-à-face dans la rue, "ce regain de tensions est directement lié à la communication et au discours du gouvernement", pointe de son côté Olivier Cahn, professeur à l'université de Nanterre et chercheur au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip).
"En parlant de ces mobilisations lycéennes comme des violences urbaines, il fait un parallèle avec des situations d'émeutes. Or, normalement, la théorie est claire : la réponse à des émeutes doit être importante, active et très ferme", note-t-il.
Dans la plupart des violences documentées sur les réseaux sociaux, les incidents sont le fait d’unités de police non expertes en opérations de maintien de l’ordre. "Ils ne sont pas spécialisés dans ce domaine, encore moins dans la gestion des mineurs, et peu formés. Et on leur dit implicitement que la situation appelle à la fermeté. C'est forcément un terrain fertile aux dérapages", regrette-t-il.
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"Des Débordements En Réalité Assez Minoritaires"
"Il est par ailleurs primordial de se détacher de ces débordements", insiste le spécialiste. "Car là encore, cela sert la stratégie politique du gouvernement."
"Si on regarde à l'échelle de la France entière, ces débordements restent en réalité assez minoritaires. Dans la majorité des établissements, les élèves s'en tiennent à des blocus traditionnels avec des poubelles devant les entrées", explique-t-il. "En dramatisant et en se focalisant sur les débordements, le gouvernement instaure ce climat de tension. Par ce biais, il espère certainement que les parents vont dissuader leurs enfants de prendre part au mouvement et qu'il va ainsi s'arrêter de lui-même."
C'est d'ailleurs exactement la posture qu'a adoptée vendredi le ministre de l'Éducation. "Les parents, très clairement, doivent se mobiliser et dire à leurs enfants de ne pas aller" dans les blocages, a-t-il enjoint sur BFMTV. "Maintenant, ce qui compte, c'est de faire en sorte que nos enfants ne soient plus dans la rue parce qu'ils sont en danger", a-t-il insisté.
"Et se focaliser sur les débordements permet aussi de détourner l'attention du vrai sujet : les revendications de ces lycéens", poursuit Olivier Cahn.
Débuté le 17 septembre au lycée Saint-Exupéry de Créteil, en Seine-Saint-Denis, le mouvement soutenait initialement des enseignants en grève qui réclamaient davantage de personnel et de moyens. Les élèves demandaient notamment le remplacement des professeurs absents. Progressivement, la mobilisation s'est étendue et les revendications se sont élargies : de meilleures conditions d’étude, des emplois du temps moins lourds, une restauration scolaire de meilleure qualité et davantage de moyens, sur fond de dénonciation des inégalités entre établissements.