Allemagne : Une Ville Interdit les Stolpersteine, Pavés Dédiés aux Victimes du Nazisme
Dans le Land de Saxe, près de Dresde, la ville d'Heidenau a décidé, jeudi 24 septembre, de bannir les Stolpersteine. Le conseil municipal de cette ville située dans le centre-est de l'Allemagne a approuvé une motion conjointe présentée par le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) et l'Union chrétienne-démocrate (CDU) interdisant l'installation de ces "pierres sur lesquelles on bute", dont le rôle est de rendre hommage aux victimes du nazisme.
Les Stolpersteine sont un projet de Gunter Demnig. En 1992, l'artiste allemand a posé illégalement le premier pavé devant l'hôtel de ville de Cologne. Depuis, il a installé plus de 130 000 de ces pavés recouverts d'une plaque en laiton devant les anciens domiciles de personnes persécutées par le régime nazi, et ce dans 31 pays d'Europe. Il s'agit du plus grand mémorial décentralisé du vieux continent.
Pour justifier leur interdiction à Heidenau, "l'AfD et la CDU ont fait valoir que de nombreux citoyens et familles estimaient que les Stolpersteine sur le trottoir ne sont pas une forme de commémoration appropriée", rapporte le site Frankfurter Rundschau. "Les noms des personnes persécutées sont gravés dans le sol et il est possible de marcher dessus", ont ainsi souligné ces deux partis, précisant qu'ils allaient proposer la création d'un "espace commémoratif" dans le cimetière nord de la ville.
Jusqu'à présent, ces pavés n'avaient jamais posé problème dans cette ville de 17 000 habitants. La localité compte déjà cinq pavés de la mémoire, dont un en hommage à l'ancien maire Paul Gröger, qui avait refusé de hisser le drapeau nazi sur l'hôtel de ville en 1933 et avait été immédiatement interné dans un camp de concentration. Libéré après avoir subi de nombreux sévices, il s'était suicidé la même année.
La maire actuelle, Conny Oertel (indépendante), a défendu vendredi l'interdiction des pavés. Elle a déclaré que le débat ne portait pas sur l'opportunité de commémorer les victimes, mais sur la forme que devait prendre cette commémoration.
Une décision qui choque tout particulièrement aujourd'hui, alors qu'il y a un peu plus de dix ans, la ville de Heidenau avait déjà fait la une de l'actualité allemande en raison de manifestations racistes. En août 2015, des militants d'extrême droite et des néonazis avaient bloqué le centre-ville et affronté les forces de l'ordre pour s'opposer à l'implantation d'un centre d'accueil de réfugiés.
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"Je Suis Consternée"
L'interdiction des Stolpersteine, qui intervient en même temps qu'une forte poussée de l'AfD lors de trois scrutins régionaux, a provoqué de vives critiques outre-Rhin. Les organisations juives ont réagi avec indignation, à l'image de Charlotte Knobloch, présidente de la Communauté juive de Munich et de Haute-Bavière. Supprimer ces lieux de mémoire du paysage urbain est "une approche totalement erronée", a-t-elle déclaré aux journaux du groupe de médias Funke. Si la survivante de la Shoah a reconnu qu'elle n'était pas "favorable au concept des Stolpersteine", elle a cependant estimé qu'une "commémoration décentralisée, non bannie de l'espace public", était essentielle à une véritable culture du souvenir.
Par le passé, cette représentante de la communauté juive avait en effet rejeté la pose des Stolpersteine et plaidé pour des alternatives qu'elle jugeait plus dignes. Dans sa ville natale, Munich, aucun pavé de Gunter Demnig n'a ainsi été installé, mais on trouve des stèles sur les façades des bâtiments en guise de mémorial dans l'espace public.
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Une Alliance "Scandaleuse"
Charlotte Knobloch a également fait part de sa colère concernant la position de la CDU : "Je suis consternée qu'un parti démocratique puisse cautionner une manœuvre aussi flagrante de la part des extrémistes de l'AfD", a-t-elle ainsi estimé. Cette décision relance en effet le débat sur le respect par la CDU du "Brandmauer", le principe du "mur coupe-feu" informel selon lequel les principaux partis allemands excluent toute coopération officielle avec l’AfD.
Le chef du parti écologiste allemand, Felix Banaszak, a également déclaré à l'agence de presse allemande DPA qu'il était "scandaleux que la CDU et l'AfD s'allient à Heidenau" pour empêcher l'installation de Stolpersteine. "Compte tenu notamment des débats actuels sur la lutte contre l'extrémisme de droite et la montée de l'AfD, tout doit être mis en œuvre pour perpétuer le souvenir des personnes persécutées et assassinées", a-t-il insisté. "L'argument selon lequel on peut marcher sur les Stolpersteine est absurde. (...) Le véritable scandale, a-t-il ajouté, est que la mémoire des victimes du national-socialisme est bafouée. Quiconque souhaite faire disparaître ce mémorial du paysage urbain doit se demander pourquoi le souvenir visible des victimes est jugé perturbant."
Le créateur des pavés de la mémoire, Gunter Demnig, a pour sa part déclaré ne pas être surpris par cette interdiction, compte tenu des récents succès électoraux de l'AfD, mais a exprimé sa colère à l'encontre de la CDU. "Cette décision ne correspond pas au 'C' du nom de la CDU", a-t-il expliqué à l'agence de presse catholique KNA. "Ceux qui ont voté cette résolution ne devraient plus jamais être autorisés à entrer dans la basilique Saint-Pierre. Après tout, il faut bien marcher sur les tombes", a-t-il dit.
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"Évincer De L'espace Public La Mémoire Des Victimes Du Nazisme"
Première force d'opposition en Allemagne, l'AfD, formation antimigrants et prorusse, est connue pour relativiser les horreurs de la période nazie. Dans son programme, le parti dénonce la perpétuation d'un complexe de culpabilité lié à la reconnaissance des crimes du IIIᵉ Reich. La formation entend amorcer un "revirement patriotique" et mettre en avant un passé national positif.
Face à ce révisionnisme historique, les associations ne comptent pas se laisser faire. "La décision du conseil municipal est définitive pour le moment. Cependant, nous envisageons une action en justice", a ainsi déclaré Anne Nitschke, membre du conseil d'administration du Centre culturel et éducatif alternatif de Suisse saxonne (Akubiz), à la rédaction locale de Dresde du site t-online. Cette association avait déposé l'an dernier auprès de la ville de Heidenau une demande pour la pose de douze Stolpersteine supplémentaires, en mémoire de sept familles d'origine juive.
"L'objectif de cette motion ne laisse guère de doute : il s'agit d'évincer de l'espace public la mémoire des victimes du national-socialisme. L'action des acteurs de la société civile dans notre domaine – et plus particulièrement leur travail de mémoire – est entravée, voire rendue impossible", souligne l'association dans un communiqué.
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En attendant une éventuelle action en justice, celle-ci va étudier s'il existe des alternatives aux Stolpersteine sur le modèle de Munich. Le 8 novembre, l'association invite le public à une visite guidée dans la ville sur les lieux en lien avec la Nuit de Cristal, ce pogrom antisémite perpétré en Allemagne dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938. Cette visite permettra de raconter l'histoire des familles pour lesquelles les pavés de la mémoire ont été conçus : "Notre réseau continuera à œuvrer pour la préservation et le développement de lieux de mémoire ainsi que pour des formes plurielles de commémoration. Les Stolpersteine dans l'espace public en font indéniablement partie."